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Edito

 

Patrick Viveret[] : « Du bon usage de la fin d’UN monde » 

 Extraits des Actes des rencontres internationalesEn quoi la réciprocité construit-elle des solidarités ?

                                                  novembre 2008

Recentrage sur les questions methodologiques et sur les thèmes de la formation et du travail

Ce que je voulais vous dire, puisque vous êtes dans le cadre d’une rencontre internationale sur la réciprocité, c’est que ce lien entre les enjeux internationaux et la réciprocité me parait tout à fait fondamental pour être capables de réussir une sortie par le haut de la formidable crise systémique dans laquelle nous sommes rentrés.

Quand je dis crise systémique, je parle du fait que cette crise n’est pas simplement une crise économique et financière, elle est tout autant écologique. Et d’ailleurs, il y a quelques mois, on évoquait davantage les problèmes du dérèglement climatique et le problème des atteintes à la biodiversité.

Elle est tout aussi bien sociale et, au cours de l’été dernier, l’accent a été mis sur le problème dramatique des émeutes de la faim et du lien avec la crise alimentaire mondiale.

Elle est civilisationnelle, elle est géopolitique, parce que c’est aussi la fin de l’hyper-puissance américaine qui est en train de se jouer sous nos yeux de la même façon que c’est la fin de la domination du monde blanc développé et c’est l’un des aspects extrêmement significatifs aussi de l’élection de Barack Obama.

Et donc, c’est une crise à multiples facettes. Mais le cœur de cette crise est directement lié à une triple dégradation relationnelle et c’est par rapport à cette dégradation relationnelle que la réciprocité constitue un enjeu considérable pour proposer une voie positive à l’humanité dans ces rendez-vous critiques avec elle-même qu’elle est en train de connaître.

Quelle est cette triple crise relationnelle ?

·         C’est une crise relationnelle dans les rapports de l’humanité avec sa niche écologique, avec sa biosphère et/ou le fait d’être dans un rapport de la démesure et de la dégradation, qui était celle de cette croissance insoutenable de deux siècles de productivisme, est au cœur de la crise écologique. Crise relationnelle évidemment dans les rapports avec autrui. La forme de creusement des inégalités             sociales, aussi bien à l’échelle mondiale qu’à l’échelle de nos propres sociétés, est une des manifestations les plus spectaculaires de cette crise dans la relation interhumaine. Quand vous avez trois personnes, trois personnes seulement, qui ont l’équivalent de la richesse des quarante-huit pays les plus pauvres du monde on est dans une vraie crise relationnelle. Et la crise sociale, avec ses différentes manifestations, manifeste cette crise relationnelle.

 

·         Mais la crise relationnelle interhumaine se manifeste aussi à travers la crise financière parce que quand on parle d’une crise de confiance, une crise de confiance c’est une crise dans les rapports relationnels interhumains.

 

·         Et puis la troisième relation dégradée c’est dans le rapport à soi-même. Nous sommes dans des sociétés où la difficulté de construire un rapport à soi-même, l’absence de vie intérieure, le fait d’être en permanence décentré, l’impossibilité de se poser, creusent cette difficulté du rapport à soi-même, qui est aussi à l’origine de la difficulté dans le rapport à autrui. Comme nous le montrent toutes les traditions de sagesse, il n’y a de possibilité de vivre de façon sereine et positive la relation à autrui que si la relation à soi-même est elle-même construite et non dégradée.

C’est par rapport à cette triple crise relationnelle, qui est au cœur de la crise écologique, qui est au cœur de la crise sociale, qui est au cœur de la crise financière et qui est aussi au cœur d’une crise de civilisation, que la question de la réciprocité me semble représenter un enjeu clairement de nature politique, au sens le plus fort du terme. Il me semble que la réciprocité, elle, doit être un axe structurant dans la double réponse à cette crise systémique, dans une réponse systémique à cette crise systémique, qui est justement caractérisée par le fait que, face à la démesure qui est au cœur de la crise relationnelle dans les rapports à la nature, dans le rapport à soi, dans les rapports à autrui, nous avons besoin de retrouver du sens de la mesure.

Mais ce sens de la mesure doit lui-même être articulé avec un autre élément fondamental sur lequel la réciprocité peut apporter des éléments positifs qui est la question du mal-être. Et la réponse au mal-être, la réponse au mal de vivre, elle est en termes de mieux-être mais en entendant fortement le mot « être » dans bien-être et dans mieux-être. Je donne quelques précisions sur cet élément là parce que c’est toute l’articulation de ce que, par exemple, Pierre Rahbi appelle la sobriété mais la sobriété heureuse. La sobriété, c’est la réponse en termes de mesure à la logique de la démesure, démesure du productivisme, démesure du découplage de l’économie financière par rapport à l’économie réelle, démesure du creusement des inégalités sociales.

La réponse à la démesure c’est la sobriété comme mesure, la sobriété, la simplicité volontaire peu importe les termes, mais en tout cas l’acceptation par l’humanité de revivre un rapport à des limites. Mais cette acceptation de la limite, cette acceptation de la sobriété n’est possible en même temps que si elle est source de mieux-être. Sinon, nous sommes dans la contradiction d’un toxicomane auquel on proposerait une cure de sevrage mais qui, s’il n’a pas une perspective de mieux-être à sa sortie, préfèrera encore sa toxicomanie.

Or, nous avons des sociétés toxicomanes et c’est, évidemment, dans la sphère financière, au cœur de la spéculation mondiale que ce rapport de toxicomanie est le plus évident. Rappelez-vous, le Wall Street journal, lors du premier krak de 1987, avait eu ces mots extrêmement significatifs : Wall Street ne connaît que deux sentiments : l’euphorie ou la panique. On est bien loin de la thèse de l’arbitrage rationnel qui nous est serinée par les experts orthodoxes de l’économie financière.

Euphorie ou panique, cela nous rappelle quelque chose, c’est exactement la caractérisation d’une psychose maniaco-dépressive, c’est un état de déséquilibre psychique massif qui est au cœur même de l’économie financière. Quand, non seulement les sociétés sont obsédées par l’économie, mais qu’au cœur de l’économie vous avez de l’économie financière et qu’au cœur de l’économie financière vous avez de la logique spéculative et qu’au cœur de la logique spéculative vous avez, en réalité, pour l’essentiel, de l’euphorie et de la panique – ce que l’ancien président de la banque fédérale américaine, Alan Greenspan, avait appelé en son temps l’exubérance irrationnelle des marchés financiers dont la contre partie est aujourd’hui la dépression tout aussi irrationnelle des marchés financiers –, nous voyons bien que, derrière ces grandes pathologies (qui sont les pathologies du rapport à la richesse, comme il y a les pathologies du rapport au pouvoir : souvenons-nous que cette crise systémique qui arrive au cœur aujourd’hui du capitalisme et du système occidental est en quelque sorte la réplique sismique de l’effondrement de l’empire soviétique d’il y a vingt ans, qui était, lui, le résultat d’une démesure et d’une pathologie dans le rapport au pouvoir de la même façon que les intégrismes et les fondamentalismes sont des dérèglements dans l’ordre de la démesure de la captation du sens), eh bien, si on regarde l’origine de ces démesures, nous voyons bien que leur origine fondamentale c’est du mal-être et c’est du mal de vivre. Lorsque l’économie des stupéfiants représente dix fois les sommes qui seraient nécessaires, selon les Nations Unies, sur la lutte contre faim, l’accès pour tous à l’eau potable, les soins de base et le logement décent pour tous, nous sommes dans la démonstration qu’au cœur de cette crise systémique, il y a du mal-être et du mal de vivre.

Et on ne répond à cette crise systémique que si l’on articule la question de la mesure face à la démesure à travers la sobriété. Mais une sobriété articulée comme réponse au mal être et au mal de vivre. Et donc une sobriété heureuse qui pose la question de l’art de vivre à la bonne heure comme étant une question non seulement éminemment personnelle mais une question totalement sociale, structurelle et osons le mot politique.

Et si nous sommes dans cette perspective, alors nous comprenons bien que l’enjeu de la réciprocité comme capacité de rétablir des rapports d’échanges, de reconnaissance mutuelle entre les êtres humains dans leurs rapports à eux-mêmes, dans leur rapport également à leur nature nourricière, devient un enjeu fondamental dans la réponse à la crise actuelle. Et que toutes les questions du mieux-être, toutes les questions de la joie de vivre, toutes les questions de « l’art de vivre à la bonne heure » ne sont pas des questions luxueuses qu’une petite partie des populations les plus aisées pourraient se poser, par exemple dans nos sociétés, mais qui n’auraient rien à voir avec les problèmes vitaux de l’humanité, de la faim, du non accès à l’eau potable, aux soins de base, etc.

Non, c’est parce que les effets de la toxicomanie, du mal de vivre etc. produisent des raretés artificielles, alors qu’il y aurait largement de quoi nourrir l’ensemble de l’humanité, alors que toutes les conditions seraient réunies pour que l’accès aux soins de base, à l’eau potable, au logement etc. soient réunis, c’est à cause de ces pathologies que des besoins vitaux sont mis en cause.

Je pense ici à la fameuse phrase de Gandhi sur le fait qu’il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais qu’en réalité il n’y en a pas assez s’il s’agit de satisfaire le désir de possession donc l’avidité, donc la cupidité etc. donc ce formidable dérèglement du désir qui est justement caractérisé par le contraire de la réciprocité.

Si donc la question du mieux-être, la question de l’art de vivre devient une question politique structurelle et une question politique structurelle mondiale, alors, à ce moment-là, toutes les stratégies – depuis le niveau le plus local jusqu’au niveau le plus planétaire, depuis nos propres vies personnelles jusqu’aux enjeux de transformations structurelles – sont effectivement organisées autour de la question de ce que nous appelons, par exemple dans le « collectif richesse », les stratégies « nanoub ». « Nanoub » ça veut dire « nous allons nous faire du bien ».

Face à une crise qui risque de générer des réactions de sauve-qui-peut, des réactions d’individualisme exacerbé, la réponse est dans celle de la citoyenneté et de la solidarité mais d’une citoyenneté solidaire qui ose en même temps se donner mutuellement les moyens d’un mieux-être. La brique de base, c’est à ce moment-là l’échange d’expériences et de savoirs sur ce qui nous fait du bien.

Et la question du mieux-être devient, à ce moment-là, un élément central de cette réponse réciproque et planétaire à la crise systémique que nous avons commencée de vivre, à cette fin de monde que nous allons vivre mais qui n’est pas pour autant la fin du monde mais la fin de ce monde de la démesure qui était de toute façon un monde insoutenable.

Pour le bon usage de la fin de ce monde, il me semble que c’est dans la direction de la réciprocité, de la réciprocité à l’échelle personnelle, à l’échelle locale, à l’échelle européenne, à l’échelle mondiale que ces enjeux peuvent être mis en œuvre.



[1] Philosophe.

 

PARADOXE DE SOLOW

Sur la base d’un modèle économique, Robert Merton Solow releva que l'introduction massive

des ordinateurs clans les entreprises ne se traduisait pas par une augmentation statistique de la productivité.

 

le lien entre informatisation et gain de productivité a cherche à être établi. Or, la plupart des travaux ne parvient pas à mettre en évidence une corrélation significative entre la croissance de la productivité des entreprises et leur degré d'informatisation. Ce paradoxe, communément appelé paradoxe de Solow (Askenazy & Gianella, 2000), cache d'autres facteurs indispensables au développement organisationnel. Askenazy et Gianella (2000) notent ainsi que les gains de productivité sont observes dans les seules entreprises qui ont adopte simultanément les technologies informatiques et les pratiques de travail flexibles. Ces résultats vont à l'encontre d'un déterminisme technique (Muhlmann, 2001), pour qui le changement organisationnel est induit par Les nouvelles technologies. Dans une étude sur le secteur commercial d'une grande entreprise nationale, Muhlmann (2001)

Tiré de la thèse de Guillaume GRONIER "PSYCHOLOGIE ERGONOMIQUE DU TRAVAIL COLLECTIF ASSISTE PAR ORDINATEUR L'UTILISATION DU COLLECTICIEL DANS LES PROJETS DE CONCEPTION DE PRODUITS

 

 

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> La responsabilité sociale des entreprises ?

 

La responsabilité sociale des entreprises ?

Plusieurs associations, ainsi que la CGT et la CFDT, rassemblées par l’ONG Sherpa sont convaincues qu’il est possible d’imposer aux entreprises des règles qui ne soient pas seulement celles des marchés. On lira ici le processus du blocage d’un des engagements pris dans le cadre de la loi du Grenelle II. Aussi ces associations et syndicats ont-ils décidé d’adresser une lettre ouverte au Premier Ministre que l’on pourra lire, ainsi que le communiqué de présentation, sur le site du CCFD.
JC

 

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Laurent Gardin[1] : « La réciprocité, comportement économique dominant de l’économie solidaire ? »

Extrait de Table-ronde, animée par Olivier Las Vergnas : La réciprocité peut-elle agir à grande échelle ? dans Extraits des Actes des rencontres internationales

En quoi la réciprocité construit-elle des solidarités ? novembre 2008

 

 

La réciprocité joue un rôle central dans la définition de l’économie solidaire (Eme et Laville, 2006). Ce concept, et plus largement celui sur l’économie plurielle (Roustang et al., 1996), ont repris l’approche de Polanyi selon laquelle le marché n’est pas le seul mécanisme de l’économie et qu’il convient de s’inscrire dans une approche non pas formelle mais substantive de cette dernière. Cette définition désigne le sens substantif du terme économique à partir de « la dépendance de l’homme par rapport à la nature et à ses semblables. Il renvoie à l’échange entre l’homme et son environnement naturel et social. Cet échange fournit à l’homme des moyens de satisfaire ses besoins matériels » (Polanyi, 1975, p. 239). Ces travaux montrent que le marché n’a pas toujours été dominant et que sa place prépondérante est à relativiser du fait des rôles joués par les mécanismes de redistribution et la réciprocité.

L’objectif de cette communication est d’apprécier dans quelle mesure la réciprocité est en capacité d’être un principe intégrateur dominant les comportements relevant du marché et de la redistribution. Elle prend appui sur l’analyse de plusieurs centaines d’initiatives solidaires en France et en Europe dans des domaines variés : services de la vie quotidienne, de l’environnement, de la culture et des loisirs, de l’amélioration du cadre de vie les entreprises sociales d’insertion par l’économique, le commerce équitable, la finance solidaire… (Laville, Gardin, 1999 ; Gardin, 2006 b). Dans un premier temps, il faudra, après avoir précisé les définitions des comportements économiques, analyser comment ces initiatives solidaires mobilisent différentes formes de réciprocité. Dans un second temps, il s’agira de mettre en évidence les tensions et compromis qui apparaissent entre la réciprocité, le marché et la redistribution afin de comprendre les conditions permettant de délivrer une fonction intégratrice à la réciprocité.

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La place – coexistence, coopération conflictuelle, domination, assujettissement – de la réciprocité par rapport au marché mais aussi à la redistribution, est une perspective à approfondir pour saisir la validité de l’hypothèse de l’économie solidaire. L’analyse des ressources mobilisées par les initiatives solidaires doit permettre de répondre à la question suivante : la réciprocité est-elle, pour reprendre les termes de Polanyi, « intégratrice », ou au contraire ne se voit-elle pas instrumentalisée par l’une des deux autres formes d’intégration économique que sont le marché et la redistribution ? Quels sont les tensions et les compromis qui se manifestent entre ces deux comportements économiques et celui de la réciprocité ?

Les tensions avec le marché et son « réencastrement » socio/politique

Pour comprendre ces tensions avec le marché, on peut analyser comment les initiatives solidaires essaient de démarchandiser les trois facteurs économiques que Polanyi considère comme n’étant pas des marchandises : la terre, le travail et la monnaie. Pour Polanyi, le travail représente l’activité économique qui accompagne la vie et il ne peut pas être détaché du reste de la vie, entreposée ou mobilisée ; la terre n’est que l’autre nom de la nature qui n’est pas produite par l’homme ; la monnaie réelle est le signe du pouvoir d’achat qui « en règle générale, n’est pas le moins du monde produit, mais est une création de la banque ou de la finance d’État ». Aucun de ces éléments n’est produit pour la vente, leur transformation en marchandise entraîne la transformation de l’économie en économie de marché et de la société en société de marché (1983, p. 113-123).

La terre n’est pas une marchandise

Concernant la terre ou la nature, les initiatives solidaires liées à l’environnement ont émergé, depuis le milieu des années 1970, avec comme objectif de lutter contre les gaspillages, pour la valorisation des espaces naturels, la récupération et le recyclage, le développement de transports alternatifs… Ces initiatives n’ont pas attendu que le développement durable devienne un slogan repris par les entreprises capitalistes, pour mettre en œuvre des actions concrètes et préfigurer des politiques publiques. Par exemple, dans le domaine de la gestion des déchets, les initiatives solidaires ont été pionnières et sont parvenues à mettre en place des contractualisations avec les pouvoirs publics pour qu’ils rémunèrent l’activité de collecte qu’elles menaient de manière bénévole ou avec des emplois précaires (Collectif, 2003). L’impulsion réciprocitaire a permis une reconnaissance publique du pôle de la redistribution.  Aujourd’hui, la question reste posée de savoir si ces initiatives qui ont construit de nouveaux champs d’activités sont destinées à se banaliser, à être reprises par le marché ou peuvent continuer à être des acteurs d’un champ qu’elles ont contribué à créer et qu’elles continuent à irriguer par leurs réflexions et innovations. Ainsi, la location de vélos soutenue par les collectivités locales peut, selon les villes, être confiée à des grands groupes industriels comme à des acteurs de l’économie solidaire menant un travail de sensibilisation depuis de longues années sur ces questions. La diversité des modes d’institutionnalisation des activités liées à l’environnement, que ce soit dans la gestion des déchets ou les transports alternatifs, ne doit pas faire oublier leur rôle pionnier[2] visant à ne pas considérer la nature comme une marchandise en préfigurant et en impulsant une intervention des pouvoirs publics sur ce champ.

Le commerce équitable et la reconnaissance des travailleurs

Dans le commerce équitable, c’est la reconnaissance du statut des producteurs qui conduit ces initiatives à refuser une soumission du travail au marché. Toutefois, on relève un affichage de « respect des règles du marché » qui néglige le rôle important joué par la réciprocité. Ainsi, la Charte de la Plate-forme du commerce équitable souligne « l’encouragement des producteurs à l’autonomie, en privilégiant la diversification des débouchés, notamment sur le marché local. L’activité économique doit être rentable en elle-même, et donc parfaitement distincte d’autres formes de financement » (Plate-forme du commerce équitable, 1997). Pourtant, avec le commerce équitable, c’est le concept même de ressources marchandes provenant de la vente de biens et de services qu’il convient de réinterroger. En effet, si les consomm’acteurs sont intéressés par l’achat de tels ou tels biens, leurs transactions se réalisent avec une volonté de prise en compte des réalités sociales et environnementales, non-assimilables à une relation marchande purement basée sur l’intérêt. Les acheteurs de service ne sont pas uniquement mus par la volonté d’acquérir tel ou tel bien. Excepté le cas où ils ne savent pas qu’ils achètent un produit équitable, ils sont conscients de payer un prix « juste », souvent plus élevé, qui vise une reconnaissance du producteur. L’échange de biens est réinscrit dans un échange entre cultures et dans une reconnaissance sociale des échangistes et plus spécialement des producteurs ; « la recherche d’un prix juste passe forcément par l’ouverture des canaux de communication directe, de connaissance réciproque entre consommateurs et producteurs, d’analyse de leurs besoins respectifs » (Perna, 1998). Il est notable, comme le rappelle Cary (2002, p. 140-141), que l’on ne parle pas de « marché » mais de « commerce ».

Si l’on reprend les critères distinguant marché et réciprocité, le commerce équitable n’est pas réductible au marché. Les relations entre acteurs sont à la recherche d’une symétrie portant à la fois sur les biens, en fixant un prix à partir d’une offre et d’une demande, et sur les personnes, en veillant à une reconnaissance mutuelle des producteurs et consommateurs pour que le prix soit juste. La question du temps est plus délicate, a priori, l’acte d’achat du consomm’acteur se situe, comme pour le marché, dans l’immédiateté de l’échange. Mais on voit que les lieux de vente, en étant parfois aussi des lieux de rencontre où l’on trouve de l’information sur le commerce équitable, la situation des producteurs… mais aussi sur des sujets plus larges (droits de l’homme, environnement…), sont des espaces où se crée une relation plus large avec les consomm’acteurs. A partir de ce critère, la vente de produits équitables, via la grande distribution, relève plus du marché que celle réalisée dans des boutiques spécifiques. Enfin, en ce qui concerne le principe qui domine ce type d’échanges, on est dans un mixte où l’intérêt porté à l’acquisition du bien ne cherche pas à être maximisé par l’acheteur, mais peut comporter une part de don, liée au prix supplémentaire permettant qu’il soit « juste ». Les ventes de biens à partir du commerce équitable croisent des critères propres aux marchés et à la réciprocité. Ces pratiques participent d’un réencastrement du marché prenant en compte le producteur et non plus seulement les biens échangés.

Une monnaie « non-marchande » à faible intérêt

La réalisation d’échanges selon des principes qui ne sont pas prioritairement marchands peut aussi se réaliser avec l’utilisation de la monnaie même si, là aussi, le paradigme dominant dans nos économies tend à occulter le rôle de la réciprocité dans ces pratiques. Ainsi, malgré l’utilisation d’un outil de l’économie traditionnelle classique, les clubs d’investissement, la démarche des clubs d’investisseurs pour une gestion locale et alternative de l’épargne solidaire (Cigales) est très différente de la recherche d’un retour sur investissement capitalistique maximisé. Leur démarche montre une volonté d’agir pour le développement d’une économie locale, selon des motivations liées à la création d’emplois, la protection de l’environnement, la revitalisation de quartier, le développement de la démocratie économique… La démarche des Cigales s’attaque à la marchandisation de la monnaie où le prêt se fait en vue d’une maximisation des intérêts perçus et d’une hausse de la valeur du capital prêté. La perception d’un intérêt n’est pas niée dans les fondements des Cigales, mais elle n’est pas au centre de l’investissement. Cette différence demanderait au préalable de distinguer les formes d’intérêt, entre un intérêt réel et légitime, qui est le prix d’un service et rémunère le risque et la privation, et l’intérêt virtuel, spéculatif et illégitime comme Menuelle (2002, p. 39) l’a montré à partir de la lecture de Proudhon. À travers la possibilité d’accéder au crédit, les Cigales permettent de répondre aux attentes d’entrepreneurs qui en sont dépourvus. Elles répondent à une demande qui apparaît non solvable aux yeux des établissements bancaires même si le fait de permettre ces financements favorise le plus souvent la mobilisation des organismes financiers traditionnels. Un fonctionnement que l’on pourrait considérer comme purement marchand, le prêt d’argent, se trouve réencastré dans des préoccupations sociétales, développant l’implication démocratique dans l’économique et conduisant à une utilisation réciprocitaire de la monnaie.

Les tensions avec la redistribution et les différents types de régulation

Les questionnements sur les tensions entre réciprocité et redistribution rejoignent la problématique des régulations à l’œuvre entre économie solidaire et pouvoirs publics (Laville et Nyssens, 2001 ; Gardin, 2008, pp. 263-301). Trois grands types de régulation sont identifiables et présentent des compromis différenciés entre comportements économiques.

La redistribution stricte ou régulation tutélaire

Tout d’abord, dans le cadre de la régulation tutélaire, les pouvoirs publics apportent des subventions qui ne font pas l’objet de négociations avec les organisations de l’économie solidaire. C’est un schéma que l’on retrouve avec la construction des Etats providence. Ainsi, dans le domaine de l’aide à domicile, des structures ont initié des activités, dans des dynamiques de charité ou d’entraide, qui ont été progressivement encadrées par les pouvoirs publics. Les domaines de l’action sanitaire et sociale, de l’aide aux personnes âgées, de l’aide aux familles… ont ainsi fait l’objet d’une intervention financière des pouvoirs publics qui va entraîner l’introduction de règles quant au public ciblé, à la formation des professionnels, au volume des interventions financées… En outre, les organisations d’économie solidaire peuvent être appréhendées par les pouvoirs publics uniquement sous l’angle de la création d’emplois et de la lutte contre l’exclusion sans prise en compte de leurs spécificités. Ainsi les politiques d’insertion par l’économique relèvent aussi en partie d’un mode de régulation tutélaire. Cette absence de possibilité de négociation porte selon les cas sur le montant des aides, leur durée, et la sélection des publics. Au niveau européen, les entreprises sociales d’insertion par l’économique estiment que la moitié de leurs financements publics est attribuée de manière tutélaire (Gardin, 2006, p. 118). Si cette régulation tutélaire s’exprime principalement avec les instances nationales, elle prend aussi corps au niveau local avec de nouvelles tutelles des collectivités locales. A cette échelle, une régulation plus proche des habitants, plus participative et à l’écoute des attentes des habitants a été envisagée. La régulation tutélaire n’est pas l’apanage de l’Etat, et localement, elle a pu aussi devenir, selon les cas, le mode d’intervention privilégié des élus des collectivités territoriales, investis du pouvoir de la démocratie représentative et ne sollicitant la participation des habitants que lors des échéances électorales.

La redistribution et le marché, la régulation quasi-marchande

Le recours à une régulation quasi-marchande serait un moyen de limiter le pouvoir discrétionnaire et les pratiques clientélistes générés par la régulation tutélaire décentralisée. La régulation quasi-marchande peut prendre deux formes principales : d’une part, la solvabilisation des usagers afin qu’ils puissent choisir leurs prestataires de service et, d’autre part, la mise en œuvre de marché public instaurant également une concurrence entre prestataires de services. Les motivations des États à adopter une logique marchande sont doubles : « Un avantage fréquemment cité est que cela permet une offre plus différenciée de services et de prestations. Les clients de la protection sociale, au lieu de devoir accepter les standards uniformes de l’État providence, peuvent plus facilement construire leurs prestations sociales sur mesure. […] Toutefois, la privatisation est avant tout une stratégie diminuant la charge financière sur les États » (Esping-Andersen, 1999, p. 286).

Néanmoins avec les organisations d’économie solidaire, ces rapports s’inscrivent plutôt dans des rapports quasi-marchands pour diverses raisons : les pouvoirs publics les rémunèrent pour un service qui ne leur est pas directement destiné mais qui concerne un usager ; les pouvoirs publics peuvent intégrer des clauses sociales en cas d’appel d’offres mais aussi choisir le prestataire du fait de ses objectifs, de son implantation locale… ces financements sont versés aux offreurs de service qui entrent en concurrence les uns avec les autres. Les mécanismes visant à solvabiliser la demande ont été introduits dans le domaine des services à domicile. Les services d’aide à domicile, en France, durant les trente glorieuses étaient réalisés exclusivement par les associations ou par le secteur public local. Puis, à partir de la fin des années 1980 et du début des années 1990, les emplois domestiques ont été favorisés en accordant des aides aux particuliers employeurs. Enfin, plus récemment, l’entrée des entreprises de capitaux a été autorisée. Ces politiques conduisent à la constitution d’une pluralité dans l’offre auquel le particulier solvabilisé par des financements publics, des déductions d’impôts… peut accéder. Le caractère faiblement redistributif de ce type de régulation a été souligné principalement quand cette solvabilisation se réalise dans le cadre de déductions d’impôts qui concernent uniquement la fraction de la population imposable. Dans ce type de régulation, les pouvoirs publics recourent en partie à des principes de comportements économiques relevant du marché fondés avant tout sur le prix et ne reconnaissant pas la dimension réciprocitaire des organisations d’économie solidaire.

La réciprocité et la redistribution, la recherche d’une régulation négociée

Les caractéristiques de la régulation tutélaire et de la régulation quasi-marchande font écho des représentations politiques du rapport aux associations et à l’économie solidaire. On trouve, d’une part, avec la régulation quasi-marchande, une orientation néolibérale qui entrevoit les rapports entre État et associations comme « des rapports de substitution ; les associations facilitent le désengagement de l’État et entrent en concurrence avec les entreprises privées » et, d’autre part, avec la régulation tutélaire, « des rapports tutélaires et de sous-traitance ; les associations [étant] confinées au rôle de suppléantes de l’État et des services publics ». Ces deux formes de régulation sont en décalage par rapport à la démarche des initiatives solidaires qui n’entendent pas être des sous-traitants des pouvoirs publics ni de simples prestataires de services, semblables à des entreprises privées lucratives. Les initiatives sont à la recherche d’un troisième type de régulation ni étatiste, ni néolibérale qui peut être désigné comme le résultat d’une troisième hypothèse « solidaire » qui entrevoit des rapports de partenariat dans lesquels « les associations ont leur mot à dire sur les règles du jeu les concernant » (Vaillancourt et al., 1998, p. 131).

Ce troisième type de régulation qui correspond le plus aux attentes des initiatives solidaires a toutefois des difficultés à s’affirmer malgré leurs efforts développés pour faire prendre en compte leur spécificité. Face au poids de l’État, du marché et de leurs partisans respectifs, on peut légitimement se demander si cette régulation négociée n’est pas condamnée à rester une hypothèse de chercheurs qui reconnaissent eux-mêmes que leurs « sympathies sur le plan de l’analyse et de la prospective vont à l’hypothèse solidaire plutôt qu’aux deux autres » (Vaillancourt, ibid., p. 132). Pourtant, elle permet d’introduire dans les politiques publiques des critères qualitatifs, pour ne pas s’intéresser qu’au prix des services rendus et à une définition unilatérale de ces services par la puissance publique. En outre, elle n’est pas l’apanage des relations se nouant au niveau local avec les pouvoirs publics mais demande une légitimation des réseaux et initiatives d’économie solidaire pour parvenir à ce que le dialogue avec les pouvoirs publics ne se limite pas à leur simple participation pour l’instauration de politiques publiques. Une symétrie entre acteurs propres à la réciprocité est recherchée à travers les possibilités d’échange dans la durée entre l’économie solidaire et pouvoirs publics. Les initiatives solidaires tentent de développer des rapports égalitaires avec des autorités centrales ; elles deviennent alors « partenaires ». Aussi, comme il ne faut pas se laisser abuser par une vision pacifiée des rapports entre l’économie solidaire et le marché, il n’est pas possible non plus d’avoir une approche consensuelle du partenariat où « est économisée la question des rapports de pouvoir et induite une pacification des échanges » (Eme et al., 1993, p. 193). Au final, l’idéal-type de la réciprocité dans l’économie solidaire se manifeste sous une forme multilatérale intégrant différentes parties prenantes dans des positions symétriques. Les initiatives solidaires se construisent à partir de cette impulsion réciprocitaire pour se consolider à partir d’une hybridation des ressources qui ne doit cependant pas ignorer les tensions avec les comportements économiques du marché et de la redistribution.

Bibliographie

Cary P., 2002, Le commerce équitable, quelles théories pour quelles pratiques ?, Mémoire de DEA « Recherches comparatives sur le développement », Paris, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Collectif, 2003, 20 ans d’écologie, d’économie sociale et solidaire, La feuille d’érable, Editions La feuille d’érable, Rennes.

CRIDA-RTES, 2007, Les politiques publiques d’économie solidaire, Un enjeu pour les initiatives locales, Editions Imprimerie 34, Toulouse.

Eme B., 1991, « Les services de proximité », Informations sociales, n° 13, Paris, CNAF, p. 34-42.

Eme B., Laville J.-L., Mothé D., 1993, « Quel rôle pour l’état », Esprit, août-septembre, p. 193-202.

Eme B. et Laville J.-L., 2006, « Economie solidaire (2) », in Laville J.-L et Cattani A.-D., Dictionnaire de l’autre économie, Paris, Gallimard, Folio-actuel, p. 303-312

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